Hyacinthe et Rose. De François Morel. Extrait

Le curé

. « Votre jardin est une véritable constellation de couleurs et de parfums ».

Avait complimenté le nouveau curé. En entendant ce genre de phrases, mon grand-père levait les yeux vers un ciel qu’il présumait inhabité.Grand garçon illuminé, d’un pas sportif, le jeune curé allait dans ses rangers de combattant de Dieu, propager Sa parole.
A genoux dans la terre, Hyacinthe arrachait les mauvaises herbes.

. « Ce n’est pas blasphémer de dire que votre jardin ressemble à celui d’Eden ! Un véritable petit paradis ! Une sorte d’idéal, d’aboutissement du travail de la terre ».

Des compliments, le prélat en avait plein la bouche. Un robinet à paroles. Il parlait, parlait, parlait… Logorrhée sur pattes, le curé suintait de mots, comme d’autres transpirent des pieds. Ça finissait par devenir incommodant pour tout le monde. A l’église, ses sermons duraient des heures. La messe n’en finissait plus. Les paroissiens les plus assidus prenaient leur mal en patience. Les autres se rabattaient sur l’office cathodique du Jour du Seigneur. On identifiait facilement les familles les plus pratiquantes au fait qu’elles ne
passaient jamais à table avant quatorze heures.
Certains fidèles, craignant que l’éternité puisse ressembler aux sermons du nouveau curé, commençaient à considérer le matérialisme avec bienveillance.

. « C’est une toile merveilleuse que vous proposez aux passants, une aquarelle magnifique, un chef d’œuvre de nuances aux mille pigmentations. C’est Vincent lui-même qui, sur le chemin d’Auvers, vous a prêté sa palette ! C’est Monet, revenant de Giverny, qui vous a offert son pinceau ! ».

Quand le curé commençait à parler, on ne savait jamais quand ça allait finir. Ça rappelait à mon grand-père le temps des bombardements quand il fallait se mettre aux abris. Le regard baissé, le visage fermé, Hyacinthe avait son air des mauvais jours. – Toutes les fleurs de la création sont réunies… Vous
êtes comme un chef d’orchestre dont les
instruments seraient…
Le vieux jardinier se leva d’un coup.

. »Quand les corbeaux approchent, c’est signe d’orage ».
Fit-il d’un air maussade et il rentra dans sa maison en claquant la porte.

. »Si c’est des fleurs gratuites qu’il espère pour son église, il peut toujours courir ».
Hyacinthe n’ignorait pas que Rose, en douce, allait à la sacristie apporter des fleurs coupées et, au fond de lui même, ne s’en offusquait pas. Il savait bien que, pour supporter la vie, un minimum de décorum était nécessaire.

Hyacinthe et Rose. De François Morel. Editions Thierry Magnier

Lecture en musique adaptée au théâtre à domicile, en des lieux inhabituels et en extérieur.