Le bouton de Molière. De Guy Dieppedalle

Un jour. Dans les coulisses d’un théâtre. Mon regard est attiré par un bouton. Allongé sur un coussin rouge. Bouton de nacre. De forme ovale. Serti d’une flamme d’or. Je m’approche. Il me raconte.

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Paris. Théâtre du Palais Royal. 1763. Quatrième et dernière représentation du Malade imaginaire. Un bouton de manchette. Son rôle : maintenir, au poignet, la chemise d’un comédien. Molière. Dans le rôle d’Argan. Assis dans son fauteuil. Au centre de la scène.
L’accident arrive lorsque Toinette, servante d’Argan, entre. Habillée en médecin.
– Donnez-moi votre pouls. Allons donc, que l’on batte comme il faut.
Elle attrape le poignet de Argan. Déboutonne la manche. Mais les fils lâchent. Le bouton disparait.
Après le spectacle, une fillette le recueille. Se retrouve sur les tréteaux d’une Foire parisienne. Ornant une marionnette. Vie de bohème. Les années passent. Une comédienne tombe sous le charme de ce bijoux. Dans une pièce de Marivaux, le bouton orne son décolleté. Il accompagne ses passions. Son parfum couleur de fleurs. Au creux de sa poitrine, il se sent caravelle dansant sur le souffle de ses vagues.
Le temps s’écoule. Autre rôle. Tenir la chemise de Gérard Philipe. Ruy Blas de Victor Hugo. A travers les mailles du tissus, le bouton suit les méandres de l’amour. Les palpitations d’un cœur humain. Les vibrations de sa voix.
Puis nouveau rôle. Il partage l’émotion et l’aventure de Loup, une jeune femme de seize ans, à la recherche de ses parents. Dans Forêt, de Wajdi Mouawad.
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Un jour de folie, il lâche la main de sa chemise. Détaché de ses fils, le bouton bourlingue. Nomade sans attache. Bateau ivre.
Il vogue au gré du temps. Sous les semelles de chaussures. A l’ombre des placards. Dans les coulisses de l’aventure. A l’horizon des regards.
Oublié. Dans la nuit du silence. Ses amis lui manquent.
Il a toujours vécu sur un morceau de tissus. En compagnie de ses confrères, alignés comme des sentinelles face aux boutonnières.
Il ne sent plus l’arôme de la peau. N’entend plus les mots de l’âme. Se sent isolé. Inutile. Existence sans flamme. Puis une main enfantine le recueille. Sur les marches d’un théâtre.

Alors, aujourd’hui, assis sur son coussin rouge, son imagination s’envole. Oiseau libre. Il rêve de retrouver le goût de la chair. De respirer le plaisir des sens. Se battre avec des fils. Ecouter les frémissements du public. Accompagner le vent du désir. Plonger dans la houle de la sensualité. Entendre le choc des mots, le cri des passions. Et, rougissant sous mon regard amusé, il me confie un secret. Il rêve de pénétrer… le trou d’une boutonnière.

Guy Dieppedalle
Architecte de mots éphémères

Une version condensée de cet article est parue dans le magazine : Théâtre & animation, avril 2018, page 7  + d’infos. Tous droits réservés.

Voir, ci-dessous, le commentaire de Béatrice Croquet, Théâtre du Torrent.

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Un commentaire

  1. « Le Bouton de Molière » : Superbe ! Une fluidité de style, une créativité et une originalité remarquables ! J’ai pris un plaisir immense à m’en régaler ! C’est du grand grand Dieppedalle !!! Encore !…

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